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La réalité Définir la réalité est une tâche loin d’être facile. La réalité est un concept philosophique à caractère polysémique qui a depuis au moins vingt-cinq siècles (depuis Platon) animé les débats entre les Solipsistes et les empiristes. Dans ce présent travail, nous ne reviendrons pas sur ces débats, mais nous essayerons de faire l’état de la question actuelle et la position adoptée par les didacticiens concernant ce concept polémique. En ce référent au livre de Guy ROBARDET et Jean-Claude GUILLAUD (1997)18. Le débat actuel confronte les idéalistes et les réalistes : « …L’idéalisme considère que la réalité se réduit aux idées de l’esprit. Seules existent, pour un homme, l’idée qu’il se construit des phénomènes, et il est vain d’essayer de saisir une autre réalité que celle là. Une position plus nuancée de l’idéalisme est l’agnostique refuse de se poser la question de l’existence de la réalité profonde des choses pour la simple raison qu’il la considère comme inaccessible. » La question qui se pose ici : de quel coté se place la didactique ? Les auteurs du livre nous répondent : « La didactique, avec la grande majorité des scientifiques contemporains, opte résolument pour une physique soumise au principe de réalité. Les savants les plus illustres, se sont, en effet reconnus et se reconnaissent encore dans les principes généraux du réalisme. » 2.1.1 Qu’est ce que le réalisme ? Selon G. ROBARDET et J.C. GUILLAUD, être réaliste revient à :« …considérer qu’il existe un monde, une réalité des objets et des êtres, distincts et indépendants de notre pensée… Le réalisme, c’est donc l’idée qu’il existe quelques choses de donné, de déjà là que nous identifions au monde et qui s’impose de manière incontournable à la science. » Il y a deux types de réalisme. Le premier est le réalisme naïf qui a connu son apogée au XIXème siècle. Le second est le réalisme abstrait qui s’est développé avec l’émergence de la mécanique quantique et la théorie de la relativité. G. ROBARDET et J.C. GUILLAUD (1997) définissent ces deux types de réalisme comme suit : « Le réalisme naïf postule une réalité connaissable de l’absolue, indépendante de nos observations comme de nos instruments de mesure. Il considère le travail scientifique comme une sorte d’exploration de cette réalité, le chercheur partant à la découverte des lois de la nature. Cette position ontologique soutient donc l’ordre naturel du monde se trouve à l’origine des phénomènes et des lois et que le but de la science est d’en couvrir les mécanismes cachés. Cette forme relativement naïve du réalisme, assez courante jusqu’au siècle dernier, s’est transformée de nos jours en réalisme abstrait avec le développement de la mécanique quantique et de la théorie de la relativité. Selon le réalisme abstrait, une partie de la réalité nous échappe car nous sommes dans l’impossibilité de la comprendre aujourd’hui. » 2.1.2 Le monde réel et la réalité sensible ou empirique Parmi les physiciens réalistes contemporains, on trouve Albert Einstein. Une citation très célèbre de ce dernier (1983)19 évoque sa propre conception de la réalité et la relation qui lie les théories à cette réalité. « Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelques peu à l’homme qui essaie de contempler le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux, il pourra former quelques images de mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. » Tout effort de théorisation d’un phénomène donné revient à former quelques images de mécanisme que le scientifique rendra responsable de toutes ces observations. Le travail de théorisation aussi ingénieux soit-il, n’est autre qu’un essai de construction d’un mécanisme d’une image de la réalité vue par celui qui essaye de la théoriser et non du mécanisme de la réalité elle-même. Einstein croyait donc à l’existence « d’un monde réel derrière le monde des sensations »20. Les théories, les lois et les modèles ne sont pas en relation avec le monde réel mais plutôt avec le monde des impressions sensibles. « Les théories physiques essaient de former une image de la réalité et de la rattacher au vaste monde des impressions sensibles »21 Vu sous cet angle, il n’y a aucune théorie qui peut prétendre expliquer le monde réel. Toutes les théories cherchent à construire des structures formelles, mathématiques permettant de représenter des phénomènes du monde sensible. Ce monde sensible que nous appelons réalité empirique22 est la partie de la réalité qu’on peut la soumettre à l’observation et aux mesures. La réalité empirique est une réalité construite par l’esprit humain et dont l’aspect scientifique relève d’une rationalité à la fois instrumentale et formelle. Instrumentale, parce qu’elle peut être soumise à l’observation et à la mesure par l’intermédiaire de nos sens ou des instruments de mesure. Formelle, car elle peut être décrite en terme de lois, de formalismes physico-mathématiques, de graphiques, de symboles…Ce mot englobe les phénomènes, les faits, les objets… 2.2 Le modèle en sciences physiques 2.2.1 Qu’est ce qu’un modèle ? Le terme modèle est très employé dans différentes disciplines et offre une multitude de sens. Il suffit de se référer aux définitions de dictionnaires, d’encyclopédies et aux définitions données par les épistémologues, scientifiques et didacticiens pour se rendre compte du caractère polysémique de ce mot. Dans le dictionnaire Larousse23, ce mot possède neuf significations. Nous retiendrons trois. 1. La première se réfère à la pratique courante, désigne l’objet à imiter : ce qui est donné, ou choisi, pour être reproduit. Copier un modèle. 2. La seconde est celle utilisée dans le champ de la didactique : Structure formalisée utilisée pour rendre compte d’un ensemble de phénomènes qui possèdent entre eux certaines relations. Modèle mathématique : représentation mathématique d’un phénomène physique, économique, humain, etc.…, réalisé afin de pouvoir mieux étudier celui-ci. 3. Enfin, le modèle est : une représentation schématique d’un processus, d’une démarche raisonnée. Ce modèle est nommé modèle linguistique. Dans l’encyclopédie Universalis (édition 2000, version CDROM), Mouloud Noël24 présente un article de plus de soixante pages dans lequel il donne les différentes significations de ce mot dans les différentes disciplines (Mathématiques, physiques, géologie, biologie…). La signification de ce mot varie d’une discipline à une autre. Et parfois dans une même discipline, ce mot peut prendre plusieurs significations. Mouloud Noël commence son article par l’affirmation que l’origine de la notion modèle est technologique : « Le langage de la philosophie aiderait peu à éclairer l’origine de la notion de modèle, qui a reçu un emploi très large dans la méthodologie des sciences. Cette origine est technologique: le modèle est d’abord la «maquette», l’objet réduit et maniable qui reproduit en lui, sous une forme simplifiée, «miniaturisée», les propriétés d’un objet de grandes dimensions, qu’il s’agisse d’une architecture ou d’un dispositif mécanique; l’objet réduit peut être soumis à des mesures, des calculs, des tests physiques qui ne sont pas appliqués commodément à la chose reproduite. De là, le terme a acquis une vaste portée méthodologique, pour désigner toutes les figurations ou reproductions qui servent les buts de la connaissance. » Cet objet « miniaturisée » prend forme en sciences physiques d’une trame qui se substitut provisoirement à la complexité de la nature : « D’où le nom de «modèles», conçus alors comme des «canevas» qui se substituent, provisoirement, à la trop grande complexité de la nature. Sans être en contradiction avec l’expérience effective, les modèles se proposent d’en donner une simplification systématique. » 2.2.2 Relation du modèle avec la réalité empirique G. ROBARDET et J.C. GUILLAUD, (1997) définissent la relation qui lie les modèles avec la réalité empirique qu’il est supposé représenter : « Le modèle est un instrument théorique construit en vue d’interpréter et de prévoir des événements concernant des phénomènes n’ayant apparemment peu de rapport entre eux. Les modèles partagent ce caractère essentiel avec les théories, mais à la différence de ces derniers, chacun n’opère que sur une partie plus limitée, plus localisée de la réalité empirique, sur un nombre plus réduit de phénomènes susceptibles de se manifester dans un nombre plus faible de situations. A travers l’étude de ces situations, le chercheur s’occupe de la connaissance des phénomènes. Il est ainsi conduit à élaborer un modèle. Il utilise pour cela des langages des systèmes de signes consistant en des figures, des graphiques, des symboles mathématiques ou plus simplement des propositions formées avec des mots. »25 Selon ces auteurs, les modèles partagent avec les théories, les propriétés d’interprétation et de prévision. Mais à la différence de ces derniers, les modèles ne rendent comptes que d’une tranche de la réalité empirique. Ils ajoutent qu’un modèle peu être constitué de figures, de graphiques, de symboles et de mots. 2.2.3 Relation du modèle avec les théories Avant de préciser les relations qu’entretiennent les modèles avec les théories, il faut que nous définissions ce que nous entendons par le mot théorie. Pour le définir, nous adoptons l’idée que G. ROBARDET et J.C. GUILLAUD se font de cette notion : Une théorie est un ensemble cohérent et structuré de concepts, de règles de principes et de lois construites par les scientifiques pour rendre compte de la réalité empirique. Elles sont par nature hypothétiques, révisables et tendent à l’universalité. Concernant la distinction entre modèle et théorie, ces auteurs ajoutent : « Un modèle se distingue principalement d’une théorie par le caractère localisé de la réalité sensible qu’il permet d’étudier. Cʹest-à-dire par le nombre ou le caractère limité des phénomènes qu’il explique. Comme les théories, il entretient avec cette réalité des relations dialectiques et non pas hiérarchiques. »26 2.2.4 Le modèle en amont de la théorie Un modèle peut être à la base de l’élaboration d’une théorie. Une citation de R.FEYNMAN (1980)27 montre bien qu’un modèle peut être à la base du fondement d’une théorie. Mais une fois que la théorie prend sa forme finale. Le modèle perd sa fonction et peut tomber dans l’oubli. « Très souvent, les modèles sont d’un grand secours et la plupart des professeurs de physique tachent d’enseigner comment utiliser des modèles, et comment acquérir un bon sens physique de la façon dont les choses vont marcher. Mais les grandes découvertes finissent toujours par s’abstraire du modèle, et le modèle ne sert plus à rien. Maxwell découvrit l’électrodynamique en se servant d’un tas de roues et d’engrenages imaginaires remplissant l’espace. Mais quand on se débarrasse de tous les engrenages et de tous ces trucs dans l’espace, ça marche aussi bien. » 2.2.5 Le modèle en aval de la théorie Le modèle peut être construit par les scientifiques même lorsqu’il y a déjà une théorie qui rend compte du phénomène étudié. Le modèle peut même grader sa cohérence pour expliquer des résultas expérimentaux sans se référer à aucune théorie. G. ROBARDET et J.C. GUILLAUD disaient à ce propos : « Dans la pratique, le chercheur qui étudie un phénomène dans son laboratoire a-t-il systématiquement recours aux théories ? La réponse à cette question est le plus souvent négative pour une raison bien simple : avec le progrès et le développement scientifique des siècles derniers, les théories sont devenues très lourdes et très complexes. Cela conduit le scientifique, penché sur un problème donné, à élaborer des outils rationnels moins ambitieux mais néanmoins parfaitement adaptés à l’interprétation et à la prévision du phénomène. Ces outils plus modestes, mais fonctionnels, seront appelés modèles.»28 2.2.6 Les fonctions du modèle : Le modèle partage avec les théories les mêmes fonctions que nous rappelons cidessous : - Représenter ou rendre compte d’un phénomène - Expliquer et interpréter - Prédire La première fonction du modèle est la représentation du phénomène étudié, auquel, il est généralement impossible d’accéder directement avec nos sens. Cette fonction est connue aussi sous l’appellation : Rendre compte d’un phénomène. Vu sous cet angle, le modèle sera le moteur de la construction d’une image mentale d’un phénomène donné. Les deux autres fonctions sont celles les plus reprises par la majorité des auteurs déjà cités ci-dessus. Concernant les fonctions d’un modèle ROBARDET et GUILLAUD disaient : « On attend, en effet d’un modèle, non seulement qu’il rende compte de phénomènes, mais encore, et même surtout, qu’il soit capable de nous aider à les prévoir. Sans ce |